Présentation

Né en 1983 à Lagny-sur-Marne, France

Le corps sacré

Jeudi 13 septembre 2018 à la galerie Ceysson & Bénéntière, au milieu d’une exposition de David Raffini, Rémi Voche maintient le suspens. Au son d’une musique arménienne, il scande le rythme d’un pas lourd autour d’un tas recouvert d’un drap blanc. Libérant la tension qui s’était installée, il piétine le raisin qui se trouve en dessous du linge, provocant des taches de jus et de graphite et la fuite de grappes. Comme un écho au titre de l’exposition, Matières primaires 1, Rémi Voche réinvente au moment des vendanges un rituel, entre chrétien et païen 2. De cette performance à ses débuts à la Villa Arson de Nice, se tissent à la fois un fil conducteur et une toile d’araignée au maillage complexe. Un rythme continu, celui d’un corps, matériau principal qu’il met à l’épreuve au sein de ses mises en scènes et performances. Rythme éclaté, celui d’un esprit en fusion constante qui s’abreuve de sources différentes (anthropologie, ethnologie, photographie amateur…) et les digère pour les réutiliser ensuite dans la recréation d’un récit. Au quotidien, ce système de pensée se concrétise par la collection compulsive de quantité d’objets et d’images trouvés au gré de ses pérégrinations, servant à la confection de totems à l’inquiétante étrangeté qu’il intègre dans ses œuvres. Ainsi se forment les ingrédients de ce qui sous-tend la pratique de Rémi Voche, à savoir la construction, à travers l’invention de rituels, d’une certaine mythologie individuelle. Dans le contexte de son œuvre, ce concept peut être lu à la lumière de l’analyse qu’en donne Magali Nachtergael 3 à propos d’une des influences d’Harald Szeemann 4 qui utilise ce terme pour le titre d’une section de la 5ème Documenta de Cassel, en 1972 5. En effet, partant d’une « matrice théorique » allant du côté du primitivisme et de l’anthropologie, Harald Szeemann distingue au sein de la mythologie individuelle un courant allemand, représenté par des artistes comme Joseph Beuys ou Lothar Baumgarten et leurs œuvres « baignées de spiritualisme naturaliste et d’un individualisme postromantique. »

Les photographies et vidéos, traces des actions, « tableaux » et performances de Rémi Voche, sont largement dominées par le rapport au corps et à la nature. Même s’il capture au quotidien de nombreuses images au quotidien qui nourrissent son imaginaire, son travail photographique principal consiste dans la mise en scène de soi au sein d’un environnement, le plus souvent naturel, d’où s’échappent parfois une certaine magie, un certain flou. Il réinterprète l’usage du rite, par la création de masques et de costumes, de chaussures-échasses, et par la fabrication d’objets symboliques. Au sein de ses performances, la musique, qu’il mixe lui-même à partir de morceaux ou paroles en lien avec son thème, occupe une grande importance. Elle participe à la référence au rituel, lieée au rythme du corps et à la répétition.

Davantage qu’une œuvre sur soi, l’individu se fait ici matériau pour atteindre l’universel et transmettre un message politique. Celui, dominant, de l’écologie, pour lequel il crée des images et performances, confrontant son corps à des matériaux issus de la nature (herbe, paille, fruits et légumes, mettant souvent au centre les quatre éléments (eau, feu, terre, air). L’engagement se fait d’abord par le corps, qu’il peut malmener, amener à une transcendance par l’épreuve physique: l’épuisement par la course, l’enfermement, les contorsions des membres… Rémi Voche en appelle également aux références à d’autres artistes engagés. Ainsi il créée Terreseline, une performance en hommage à Gustav Metzger, qu’il décline selon les endroits. Après une panne de voiture, un homme semble s’enduire de pétrole (vaseline teintée) puis de terre qu’il sort de son attaché case, produisant un être informe, forme de retour à un état primitif. Par le corps recouvert, il opère également de nombreux renvois à la condition des travailleurs comme les mineurs, ou bien à la colonisation, s’inscrivant dans l’histoire des lieux où il se trouve. Dans sa performance « Cité Jardin » (2016), à Vallauris, pour l’atelier de poterie Madoura, il s’enterre sous des morceaux de terre cuite et de pin d’Alep collectés sur le lieu, rendant hommage à la condition ouvrière 7. La force de cette action réside dans l’exploit de rester immobile et enseveli, à l’image de la dureté des conditions de vie et de travail.

Rémi Voche navigue entre les références au passé et le monde actuel, où s’entremèlent les formes symboliques pour la création de rituels sortis d’un imaginaire nourri des écrits de Jean Rouch ou Claude Lévi-Strauss. La réinvention d’une mythologie vient comme une tentative de réponse à l’existence pour essayer de sortir de l’aliénation du quotidien, par le passage de la ville à la nature. Être insaisissable qui, à travers le flot de paroles et de mouvements, tente de créer un exutoire. Sortir de son corps en invoquant le sacré et donner un sens politique au dépassement.

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1 Exposition de David Raffini, 13 septembre – 20 octobre, Galerie Ceysson et Bénétière, Saint-Etienne

2 Vidéo de la performance La bénédiction du raisin visible sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=PcxLSnfl5a0

3 Maîtresse de conférences en littérature et arts contemporains, Université Paris 13

5 Magali Nachtergael. L’émergence des mythologies individuelles, du brut au contemporain. Anne Boissière, Christophe Boulanger et Savine Faupin. Les Mythologies individuelles : la nouvelle culture du moi, Apr 2012, Lille, France. Septentrion, Lille, 2014, Esthétique et sciences de l’art.

7 Voir le texte d’Yves Peltier à ce propos, accompagnant la vidéo de la performance sur YouTube ou bien sur la page de l’évènement Facebook: «Cité Jardin : Une Performance de Rémi Voche» organisée par Circonstance Galerie